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Attentats de Paris, l’onde de choc

Un antisémitisme virulent mais marginal

L’assassinat de quatre otages par Amedy Coulibaly à la supérette kasher de la porte de Vincennes a sidéré de nombreux juifs de France. Après l’enlèvement et la mise à mort d’Ilan Halimi par M. Youssouf Fofana en 2006, puis le massacre perpétré par Mohamed Merah à l’école Ozar-Hatorah de Toulouse en 2012, nombre d’entre eux y ont vu l’expression d’une vague d’antisémitisme qui déferlerait sur notre pays.

Difficile de ne pas laisser l’émotion l’emporter sur la raison. Ce qui est moins compréhensible, c’est que beaucoup d’analystes font une confusion dans les indices qu’ils utilisent. Il convient en effet, pour mieux cerner le phénomène, de distinguer opinions antisémites et actes antisémites.

S’agissant des premières, rien n’indique qu’elles aient significativement progressé. Toutes les enquêtes sérieuses — et d’abord celle réalisée chaque année par la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) pour son rapport sur le racisme et l’antisémitisme — dépeignent un phénomène marginal, contrairement au racisme anti-Roms et à l’« islamophobie (1) », en train d’exploser. Dans leur dernier rapport, les auteurs concluent : « Les Français juifs sont de loin la minorité la plus acceptée aujourd’hui en France. Si l’indice d’acceptation des juifs a baissé de 6 points depuis 2009, où il atteignait un niveau record de 85 sur 100, il reste de très loin supérieur à celui de tous les autres groupes, 6 points au-dessus de celui des Noirs, 21 au-dessus des Maghrébins et 28 au-dessus des musulmans (2). »

Le sentiment anti-juifs se répartit bien sûr inégalement dans la population française. Ainsi la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) a-t-elle publié en novembre dernier une enquête (3) selon laquelle les musulmans sont plus enclins que d’autres à l’antisémitisme. Mais l’échantillon de sondés ne comprenait que… 575 personnes (4). Et le fait de juger de l’opinion de ces dernières en fonction de six « préjugés »« Les juifs utilisent aujourd’hui dans leur propre intérêt leur statut de victimes du génocide nazi pendant la seconde guerre mondiale » ; « Les juifs ont trop de pouvoir dans le domaine de l’économie et de la finance » ; « Les juifs ont trop de pouvoir dans le domaine des médias » ; « Les juifs ont trop de pouvoir dans le domaine de la politique » ; « Il existe un complot sioniste à l’échelle mondiale » ; « Les juifs sont responsables de la crise économique actuelle » — apparaissait discutable.

Si l’antisémitisme comme courant de pensée reste donc peu répandu, le développement des actes antisémites (5) constitue, lui, une réalité indéniable depuis le début du siècle. Les statistiques du ministère de l’intérieur en situent la première poussée en 2002. Cette année-là, les violences racistes ont été multipliées par quatre et, en leur sein, les violences antisémites par six. Depuis, les unes et les autres ont connu des hauts et des bas, mais elles ne sont jamais retombées au niveau des années 1990. Et les trois dernières années ont marqué un pic. Le Service de protection de la communauté juive (SPCJ) a enregistré, durant les sept premiers mois de 2014, une progression de 91 % par rapport à 2013 : 527 actes, contre 276 (6).

Comme la chronologie l’indique, les poussées de violence correspondent — entre autres — aux périodes les plus meurtrières du conflit israélo-palestinien. A l’instar des images de la seconde Intifada, celles de l’agression contre la bande de Gaza, en juillet-août 2014, ont confronté des millions de téléspectateurs aux crimes commis par les soldats israéliens. Rien à voir, dira-t-on à juste titre, avec les juifs de France. Sauf que les prises de position du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), défendant bec et ongles la politique de Tel-Aviv, alimentent l’amalgame entre juifs et Israéliens. Pis : l’alignement, dans un premier temps, du président François Hollande sur le premier ministre Benyamin Netanyahou a accrédité la thèse d’un « lobby » assez puissant pour infléchir l’orientation de la France.

Le Proche-Orient ne représente évidemment pas le seul facteur incitant à s’en prendre aux juifs. Il faudrait évoquer notamment le rôle d’un Dieudonné et d’un Alain Soral, qui véhiculent un antisémitisme d’autant plus virulent qu’il se drape dans le manteau de la « persécution » dont ils seraient victimes. Cette posture contribue à gommer leur collusion avec l’extrême droite.

Que le ressenti d’une partie de la population, en l’occurrence certains juifs de France, ne reflète pas la réalité ne l’empêche pas de peser sur celle-ci. A preuve le triplement, en quelques années, du nombre d’immigrants français en Israël. Longtemps limité à quelque 1 500 personnes par an, il a atteint 7 000 en 2014, soit plus de 1 % du nombre estimé de juifs en France — et les dirigeants israéliens affirment en attendre 10 000 cette année. Comme avant lui Ariel Sharon, M. Netanyahou n’a pas hésité à exhorter ses « frères » à quitter la France pour rejoindre Israël, allant jusqu’à comparer leur situation à celle des juifs d’Espagne à la veille de l’expulsion de 1492 (7).

Si l’émotion et la peur incitent effectivement certains au départ, cette aliya montée » en hébreu) est profondément paradoxale : ceux qui y participent abandonnent le pays qui, le premier dans l’histoire, a émancipé les juifs afin de s’installer dans celui où le danger, pour eux, est le plus pressant…

Dominique Vidal

Journaliste, auteur de l’ouvrage Le Mal-Etre juif. Entre repli, assimilation et manipulations, Agone, coll. « Contre-Feux », Marseille, 2003.

(1Terme désormais retenu par la CNCDH.

(2CNCDH, « La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Année 2013 » (PDF), La Documentation française, Paris, 2014.

(3Dominique Reynié, « L’antisémitisme dans l’opinion publique française. Nouveaux éclairages » (PDF), Fondation pour l’innovation politique, Paris, novembre 2014.

(4Le Monde, 14 novembre 2014.

(5La notion d’actes de violences est plus précise, et donc plus significative, que celle de « menaces », qui amalgame des faits d’une gravité très diverse.

(6France Info, « Le nombre d’actes antisémites a presque doublé en un an », 12 septembre 2014.

(7The Times of Israel, 15 janvier 2015, www.timesofisrael.com

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