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Shimon Pérès, l’ancien président et premier ministre israélien, est mort

L’état du Prix Nobel de la paix s’était aggravé mardi, deux semaines après un accident vasculaire cérébral. Il avait 93 ans.

Par  (.)

Publié le 28 septembre 2016 à 04h18, modifié le 28 septembre 2016 à 13h37

Temps de Lecture 9 min.

De tous les responsables de son pays, il était à la fois le plus ancien et le moins israélien. Longtemps mal-aimé parmi les siens, toujours prêts à moquer son inaptitude persistante au suffrage universel, et pourtant sans conteste meilleur commis voyageur d’Israël. Cultivé, épris de littérature, parfois visionnaire, et en même temps sinueux, âpre avec ses adversaires comme avec ses alliés, et comme incapable surtout de résister à l’attrait du pouvoir.

De par ses choix et sa vie, Shimon Pérès, mort le mercredi 28 septembre à 93 ans, dix-huit fois ministre ou premier ministre, campait à l’opposé des canons du héros israélien. Il demeurait une sorte d’animal politique hybride – façonné entre shtetl, le foyer juif d’Europe centrale, et Yichouv, la destination des premières alyas, en Palestine mandataire –, et donc bien éloigné de ses contemporains, qu’il s’agisse de Yitzhak Rabin ou d’Ariel Sharon.

Car au commencement, Shimon Persky n’est pas un sabra. Fils d’un négociant en bois, il est né le 2 août 1923 à Vichneva, en Pologne (Biélorussie actuelle). Un millier d’habitants juifs, des isbas en bois disséminées le long de la route, pas d’électricité.

Le grand-père maternel, très religieux, est le chef de la communauté. Le futur président racontera, dans un livre d’entretiens avec Robert Littell (Conversations avec Shimon Pérès, Denoël, 1997), qu’il respirait longuement les papiers emballant les oranges, arrivées en provenance d’Israël, cette terre inconnue mais si proche, fantasmée.

C’est en 1934, à l’âge de 11 ans, que Shimon Pérès arrive en Palestine, sous mandat britannique. Il vit dans un kibboutz de Galilée, intègre une école d’agriculture où se forme sa conscience politique. Il décide aussi de changer de nom, abandonnant Persky pour Pérès (aigle). Un nom qui lui vaudra des décennies plus tard l’ironie facile de commentateurs à propos de rapaces en voie d’extinction.

Etroits contacts avec la France

Converti au socialisme des pionniers juifs, il grimpe dans la hiérarchie des mouvements de jeunesse à une vitesse stupéfiante. Lorsqu’éclate la guerre en 1948, après la proclamation de l’Etat d’Israël, il est déjà responsable des effectifs au sein de l’armée tenue longtemps clandestine, la Haganah.

Pendant qu’un autre jeune pionnier prometteur, Yitzhak Rabin, se fait un nom au sein du Palmach, le corps d’élite, Shimon Pérès, lui, est chargé des achats d’armes des Forces israéliennes de défense, appelées désormais « Tsahal ». Une œuvre capitale, mais une tâche de l’ombre, là où se produisent les faux documents et les fausses pièces d’identité.

En 1949, avec son épouse Sonia et leur fille, Shimon Pérès s’installe aux Etats-Unis. Il passe quelques mois à Harvard. En même temps, il travaille pour la mission du ministère de la défense, avec comme priorité l’acquisition d’armes pour le jeune Etat hébreu.

En 1950 à Paris

A son retour, David Ben Gourion le nomme directeur général adjoint, puis rapidement directeur général, du ministère de la défense. Il joue un rôle majeur dans les contrats à l’étranger, notamment en Europe de l’Est, sous la coupe de l’Union soviétique (URSS), en dépit de l’embargo officiel des Nations unies (ONU). Il est à l’origine de la création de la première entreprise de matériel militaire aérien.

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Au ministère de la défense, Shimon Pérès établit d’étroits contacts avec la France qui se concluent par la signature des premiers contrats, en 1955. Il s’agit du prélude à l’expédition conjointe de Suez, menée avec les Britanniques un an plus tard, qui s’achève par un fiasco retentissant. Les liens avec Paris ne sont pourtant pas coupés, loin de là. C’est au contraire grâce à l’aide de la France que naît le programme nucléaire militaire israélien, dont l’existence est officiellement ni infirmée ni confirmée jusqu’à aujourd’hui.

Au cœur du dispositif militaire israélien

En 1963, l’embargo américain est levé. Shimon Pérès, devenu entre-temps député à la Knesset, négocie avec Washington un accord portant sur la fourniture de missiles. Un an plus tard, suivent les chars Patton et les chasseurs Skyhawk. L’offensive éclair de 1967, lors de la guerre de Six jours, porte au pinacle Yitzhak Rabin, chef d’état-major depuis le début des années 1960. Mais son succès doit beaucoup à l’opiniâtreté de Shimon Pérès qui a permis à l’armée israélienne de disposer de matériels performants.

D’une guerre à l’autre, il reste au cœur du dispositif militaire israélien, tout en s’aventurant en politique sur les traces de son mentor, David Ben Gourion. Ce dernier est alors au crépuscule de sa carrière. Il a rompu avec le puissant parti Mapaï, entraînant son fidèle second. Pas pour longtemps.

En 1968, Shimon Pérès rebondit et devient le nouveau secrétaire général de la formation travailliste, rebaptisée Avoda. Mais il se heurte durablement à Golda Meir, qui facilite l’ascension du rival Rabin jusqu’à son retrait, après la guerre de 1973. Il doit donc se contenter de portefeuilles ministériels subalternes.

Au début des années 1970, selon une terminologie qui n’est pas encore en vigueur, Shimon Pérès compte parmi les « faucons » de son camp. Il est le plus déterminé lors de l’opération audacieuse menée par l’armée israélienne en Ouganda, à Entebbe, pour libérer les otages de pirates de l’air palestiniens.

« Comploteur infatigable »

Et il se garde bien de contrarier les plans du Goush Emounim, le Bloc de la foi, qui se lance dans la colonisation des territoires palestiniens conquis quelques années auparavant.

Après le retrait inattendu de Yitzhak Rabin avant les élections de 1977, à la suite d’une controverse liée à la possession par la femme de ce dernier d’un compte bancaire aux Etats-Unis, il assiste en vaincu au triomphe de la droite nationaliste de Menahem Begin et à la première alternance politique d’Israël.

Il croit l’emporter dans les urnes en 1981. La télévision publique annonce même brièvement sa victoire, mais en pure perte. Shimon Pérès se contente de diriger l’opposition. Il accède bien au pouvoir brièvement de 1984 à 1986 mais selon les termes d’un accord avec la droite qui prévoit une rotation au poste de premier ministre.

Alors premier ministre , Shimon Peres et le ministre de la défense  Yitzhak Rabin assistent à des manoeuvres militaires en 1985.

Au bout de ses deux années, son bilan n’est pas négligeable : il a dompté une inflation à trois chiffres qui menaçait le pays et retiré la majorité des troupes israéliennes du Liban où elles étaient embourbées depuis l’opération « Paix en Galilée » lancée par Ariel Sharon en 1982. Mais en 1988, les électeurs israéliens lui préfèrent une nouvelle fois la droite, avec laquelle il doit encore composer.

Quatre ans plus tard, son rival de toujours, Yitzhzak Rabin, qui le qualifiera de « comploteur infatigable » dans ses Mémoires, l’emporte sur lui au cours des primaires travaillistes. Puis l’ancien chef d’état-major conduit son camp à la victoire électorale. Une nouvelle page politique s’ouvre dans la vie de Shimon Pérès, sans doute la plus importante.

Prix Nobel de la paix décerné en 1994

La cohabitation à la tête de l’exécutif des deux frères ennemis travaillistes s’annonce périlleuse. Il n’en sera rien. Les différends et les rancunes vont être transcendés par un projet de paix avec les Palestiniens, cette paix que Yitzhak Rabin a promis dès son élection. Shimon Pérès en est le maître d’œuvre. Il a réussi à convaincre le premier ministre de lui laisser les coudées franches puis il a pris contact discrètement avec la partie palestinienne.

Le 13 septembre 1993, les accords d’Oslo sont signés sur la pelouse de la Maison Blanche. La poignée de main entre le premier ministre israélien et Yasser Arafat est immortalisée, mais Shimon Pérès est honoré conjointement avec les deux responsables par un prix Nobel de la paix décerné en 1994. Ce prix couronne une évolution politique commencée plus d’une décennie auparavant. Il est à présent la « colombe » la plus célèbre d’Israël. Pour le meilleur comme pour le pire.

Shimon Pres paraphant les accords d’Oslo devant  Yitzak Rabin , le président américain Bill Clinton et celui de l’OLP Yasser Arafat à Washington le 13 septembre 1993.

Le pire, justement, ne tarde pas. Le 4 novembre 1995, Rabin est assassiné à Tel-Aviv par un extrémiste israélien. Shimon Pérès accède une nouvelle fois au poste de premier ministre par défaut. Son mandat ne vaut que jusqu’aux élections fixées en mai de l’année suivante et qu’il refuse d’avancer, ce dont le prie pourtant la veuve de son ancien rival, Léa Rabin.

En février, une vague d’attentats palestiniens consécutive à l’assassinat par Israël d’un cadre militaire du Mouvement de la résistance islamique (Hamas) a tôt fait de briser le rêve d’Oslo qui avait poussé le responsable travailliste à imaginer, lyrique, un « Nouveau Proche-Orient » débarrassé des carcans du passé et converti à la globalisation.

Une nouvelle fois, Shimon Pérès est proclamé vainqueur par excès de précipitation, avant d’être déclaré battu par Benyamin Nétanyahou. Il retourne donc dans l’opposition.

Sa carrière semble désormais achevée. Il a plus de 70 ans et les travaillistes s’en remettent désormais au militaire le plus décoré de toute l’histoire d’Israël, Ehoud Barak, entré sur le tard en politique et sur lequel ils comptent pour sauver un processus de paix en perdition.

De fait, M. Barak, élu triomphalement en 1999 sur la promesse de la paix décide de pousser M. Pérès vers la sortie. Ce dernier n’est gratifié que d’un ministère de la coopération qui signifie une préretraite. Camouflet suprême, un membre discret du Likoud, Moshé Katsav, l’emporte face à lui lors de l’élection au poste honorifique de président de l’Etat. L’échec des négociations de Camp David, en juillet 2000, signe pourtant celui de M. Barak, défait dans les urnes par Ariel Sharon en février 2001.

Une forme de défaite

Frappés à la tête, les travaillistes se tournent vers Shimon Pérès qui s’efforce de négocier au mieux leurs intérêts dans le gouvernement d’union nationale que les Israéliens appellent de leurs vœux. Lui redevient ministre des affaires étrangères et s’efforce d’éviter l’effondrement d’Oslo avec ses anciens partenaires palestiniens, Ahmed Qoreï et Mahmoud Abbas, jurant n’être mû que par convictions et réalisme.

L’Etat palestinien est désormais une nécessité pour Israël, assure-t-il tout en se gardant d’en tracer trop précisément les frontières. Son influence sur Ariel Sharon est pourtant limitée. Il est donc accusé par ses détracteurs de se contenter de « vendre » à l’étranger la politique exclusivement basée sur la force du nouveau premier ministre, auquel il semble pourtant uni par une complicité de vétérans sur le retour.

Après la nouvelle défaite travailliste aux élections de 2003, il redevient d’ailleurs le pape de transition à la tête d’un parti en déshérence, qui voit Ariel Sharon appliquer à sa manière une partie de son programme en prônant le retrait de la bande de Gaza.

En novembre 2005, ce retrait effectué, Shimon Pérès rompt avec les travaillistes pour rejoindre Kadima, la formation centriste lancée par Ariel Sharon qui a de son côté fait sécession du Likoud. Un pari judicieux qui lui permet d’accéder à la présidence de l’Etat en 2007, à 84 ans, l’âge d’un sage devenu respecté et populaire. L’heure des hommages est venue, même s’il lui arrive encore de croiser le fer, comme au Forum de Davos, en 2009, avec le premier ministre turc de l’époque, Recep Tayyip Erdogan.

En juillet 2014, Shimon Pérès a quitté, après sept ans de présidence, sa résidence officielle de Jérusalem, pour retrouver son appartement à Tel-Aviv. Son successeur, Réouven Rivlin, homme cultivé et défenseur infatigable des droits des minorités, est néanmoins opposé à l’idée d’un Etat palestinien.

Une forme de défaite pour Shimon Pérès, impuissant à conjurer, comme toute sa génération, le pessimisme qui a gagné la société israélienne.

L’ancien président avait connu plusieurs alertes médicales, ces dernières années. Infatigable avocat d’Israël, toujours prêt à professer que l’éducation valait plus que le pourcentage de terre contrôlée, à rebours de la nouvelle doxa nationaliste et religieuse israélienne, Shimon Pérès semblait devenu presque immortel.

A  Sderot, Israel en juillet 2014.
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