En 1905, dans la ville d'Ostropol en Russie, naquit un enfant destiné à devenir l'une des figures les plus extraordinaires du judaïsme du XXe siècle. Cet enfant était Rabbénou Guershon Liebman, né de Léa et Avraham Haïm Bielinski, une famille de ‘Hassidim de Skvira. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il changea son nom de famille de Bielinski à Liebman - un nom qui deviendra synonyme de courage, de foi inébranlable et de reconstruction spirituelle après la catastrophe.
L'entrée dans le monde de Novardok
Dans sa jeunesse, Rabbénou Guershon entra dans l'univers exigeant et transformateur de Yéchivat Novardok - la Yéchiva-mère du réseau des Yéchivot de Moussar "Beth Yossef", nommée ainsi en l'honneur du "Saba de Novardok" (Rabbi Yossef Yozel Horowitz). À cause de la Première Guerre mondiale et des persécutions communistes, la Yéchiva avait dû migrer de Novardok à Homel, puis à Bialystok.
Son rav Mouvhak (maître principal) fut Rabbi David Blecher, l'un des plus grands disciples du Saba de Novardok. Rabbénou Guershon fut également influencé par Rabbi Avraham Zalman, Rabbi Shmuel Weintraub, Rabbi Avraham Yafen et Rabbi Mordékhaï Blatznick. Ces maîtres lui enseignèrent la voie unique de Novardok : le Moussar axé sur le Bita’hon (confiance absolue en D.ieu), la Lichma (agir uniquement pour D.ieu), et le travail intensif sur les Middot (traits de caractère) à travers des Péoulot (actions concrètes).
L'exode massif vers la Pologne (1922)
Lorsque Rabbénou Guershon avait environ 16 ans, la Révolution bolchevique transforma les promesses de liberté en persécutions sévères. Le ‘Hafets Haïm autorisa une fuite périlleuse : environ six cents étudiants de Novardok traversèrent illégalement la frontière vers la Pologne, chacun risquant sa vie. Rabbénou Guershon faisait partie de cette migration héroïque. C'est en Pologne qu'il changea officiellement son nom.
Entre 1922 et 1940, environ cent Yéchivot Novardok furent fondées à travers la Pologne, accueillant quelque 4 000 étudiants. Rabbénou Guershon étudiait avec une diligence extraordinaire et devint un ami proche de Rabbi Yaakov Israël Kanievsky (le futur Steipeler Gaon). Il était connu sous le nom de "Rav Gershon Ostropoler".
Le début de la guerre et le serment sacré (1939-1940)
Au début de la Seconde Guerre mondiale, la plupart des étudiants s'enfuirent vers Vilna. Mais Rabbénou Guershon, alors âgé de 34 ans, préféra rester à Bialystok avec le Machguia’h Rabbi Israël Movshowitz et une partie de leurs élèves, refusant de les abandonner.
À Pessa’h 1940, à Bereza, Rabbénou Guershon et ses étudiants jurèrent sur un Séfer Torah qu'ils ne cesseraient jamais d'étudier, même dans les épreuves les plus difficiles. Ce serment allait le guider à travers les horreurs à venir.
En 1940, Rabbénou Guershon se maria avec Madame Rachel. Lorsque les nazis conquirent Vilna en 1941, Rachel fut envoyée à l'extermination. Rabbénou Guershon, à 36 ans, se retrouva veuf.
L'acte de bonté héroïque à Vilna
Un Chabbat à Vilna, un train russe s'arrêta avec des Juifs envoyés en exil en Sibérie. Sans hésitation, Rabbénou Guershon entra dans la grande synagogue et demanda à tous les fidèles d'apporter de l'argent. Il réussit à collecter suffisamment et à le transmettre aux Juifs dans le train avant son départ - un acte de bonté au péril de sa vie.
La Yéchiva clandestine dans le ghetto (1941-1943)
À l'été 1941, les Allemands conquirent la Lituanie et établirent le ghetto de Vilna après des massacres massifs à Ponar. Rabbénou Guershon échappa miraculeusement à la mort plusieurs fois.
Dans le ghetto, il accomplit un acte stupéfiant : il ouvrit une Yéchiva clandestine nommée "Beth Yossef". Il persista jusqu'à obtenir l'autorisation du chef juif du ghetto. La Yéchiva atteignit environ 30 étudiants qui étudiaient dans des conditions d'une difficulté inimaginable. Le soir, après des journées de travail épuisant, Rabbénou Guershon enseignait le Moussar et les Michnayot. Il collecta des cartes de rationnement pour sauver des personnes de la famine et risqua constamment sa vie pour sauver ses étudiants des transports vers l'extermination.
En 1943, Rabbénou Guershon fut transféré avec ses étudiants survivants vers des camps en Estonie et Lettonie, continuant à enseigner dans la clandestinité.
Bergen-Belsen : le summum de la Méssirout Néfech
Le dernier camp où Rabbénou Guershon fut envoyé se trouvait près de Bergen-Belsen. C'est là que sa Messirout Néfech atteignit des sommets inimaginables.
Les Téfilin au prix du pain
Lorsque ses Téfilin lui furent confisqués, il fit la connaissance d'un travailleur et lui proposa : en échange de sa ration de pain, cet homme lui procurerait une paire de Téfilin. Échanger la nourriture qui maintient en vie contre des Téfilin ! Mais pour Rabbénou Guershon, le choix était évident. Il réussit à mettre les Téfilin durant toute la période où il séjourna dans les camps.
Le refus du Chabbath et le partage
Il continua à s'abstenir de travailler le Chabbath, recevant des coups extrêmement violents pour cela. Il obtint des Tsitsit et des ciseaux pour éviter le rasage interdit.
Rabbénou Guershon partageait sa ration minuscule avec ses étudiants. Il mangeait seulement deux tiers de sa ration et donnait un tiers à quelqu'un d'autre - accomplissant la Mitsva de Tsédaka même en enfer ! Et du peu qu'il mangeait, il laissait toujours quelque chose en disant : "Il faut préserver l'image divine et ne pas manger comme un animal."
L'enseignement dans l'enfer
Rabbénou Guershon réussit à garder secrètement un livre de Michnayot, un Siddour, un minuscule Séfer Torah, et un Tanakh. Avec ces trésors, il continua à étudier et à enseigner. Chaque soir, il allait retrouver des enfants et leur enseignait des Michnayot. Il organisa même un petit Minyan pour la prière du soir, qu'ils faisaient allongés sur les planches de bois qui leur servaient de lits. Tous ceux qui y participèrent sortirent vivants des camps.
L'incident du Talith : bravoure divine
Un jour, le "Blok Ältester" - le chef du baraquement - étala un Talith sur la table pour en faire une nappe. Dès que Rabbénou Guershon vit cela, il alla immédiatement retirer le Talith de la table.
Le chef de baraquement lui brisa le bras. Mais Rabbénou Guershon, avec son bras cassé, se mit à danser en criant : "Baroukh Hachem, mon bras s'est cassé à cause du Talith !"
Le monstre nazi remit le Talith sur la table - et Rabbénou Guershon courut à nouveau l'enlever ! Cette fois, il reçut des coups meurtriers jusqu'à ne plus respirer. On le déposa parmi le tas de cadavres. Mais après un certain temps, on le vit revenir dans le baraquement, littéralement ressuscité...
La première Yéchiva post-Shoah
Le jour de la libération de Bergen-Belsen, un officier américain demanda à Rabbénou Guershon : "Que voudriez-vous ?"
"Établir une Yéchiva !"
"Où ?"
"Ici même !"
"Qui sera le directeur ?"
"Moi !"
"Qui seront les étudiants ?"
"Je serai l'étudiant !"
L'officier pensa qu'il avait perdu la raison. Mais Rabbénou Guershon annonça l'ouverture d'une Yéchiva à Bergen-Belsen. Il trouva des Michnayot à Hanovre et bientôt eut plus de cinquante jeunes. C'était la première Yéchiva ouverte après la libération. Des gens brisés venaient à lui pour des conseils, et tous furent accueillis. La Yéchiva grandit jusqu'à déménager à Zelsheim près de Francfort.
L'arrivée en France et la naissance d'Or Yossef (1948)
En novembre 1948, Rabbénou Guershon voyagea vers la France. Sans famille, sans argent, sans parler français, il décida d'ouvrir une Yéchiva qu'il nomma "Or Yossef" - en mémoire du Saba de Novardok.
La mission au Maroc (1948-1949)
Rabbénou Guershon entendit parler de 18 000 enfants juifs au Maroc sans éducation juive. Il se rendit au Maroc et passa cinq semaines à voyager de village en village, recrutant des garçons. En 1949, le premier groupe arriva. Il les emmena à Lyon et ouvrit une Yéchiva sans salles de classe, sans livres, sans enseignants - mais avec un cœur débordant d'amour pour la Torah. Il ouvrit également une division pour filles.
L'empire spirituel en France
Rabbénou Guershon obtint un financement du Joint Distribution Committee qu'il considérait comme le sceau d'approbation de D.ieu. Il tourna son regard vers la France rurale, proche de la forêt qu'il jugeait essentielle au service de D.ieu.
La Yéchiva déménagea de Lyon à Bailly, puis à Fublaines près de Meaux. Lorsque ses étudiants atteignirent l'âge de se marier, il créa un séminaire pour filles à Trilport. De nombreuses familles juives se formèrent ainsi.
Au printemps 1960, la Yéchiva déménagea à Armentières-en-Brie. Rabbénou Guershon acheta le Domaine de Vignois avec un château sans eau ni électricité. Il construisit 100 maisons à Armentières. Il fonda également une communauté à Bussières.
Au total, Rabbénou Guershon établit quelque 40 institutions du réseau "'Or Yossef' Novardok" à travers la France - des écoles élémentaires aux maisons de retraite, pour tous les âges.
La vie du Tsadik
Pendant la semaine, Rabbénou Guershon vivait avec les garçons dans la Yéchiva. Le Chabbath, il rentrait chez lui. Il passait des heures seul dans la forêt, puis revenait délivrer des Chiourim de Moussar. Il parlait également chaque vendredi soir et Motsaé Chabbath.
Rabbénou Guershon perfectionnait constamment ses traits de caractère et fuyait les honneurs. Après la guerre, de grands rabbins vinrent visiter ses Yéchivot, mais il les évitait. Lorsque quelqu'un s'assit par inadvertance sur son pied, bien que très douloureux, il ne dit rien - travaillant ainsi sur sa tolérance.
Ses œuvres publiées
Plusieurs recueils de ses discours furent publiés :
Degel Hamoussar - Discours sur la Torah et les fêtes (1995)
Ben Porat Yossef - Discours sur la crainte de D.ieu et les Middot (1993)
Dérekh Ha’haïm - Discours sur les sections hebdomadaires (2005)
Bidarkhé Ha’avoda - Sur l'étude du Moussar et le travail sur les traits de caractère, le décès et l'héritage (8 mars 1997)
Rabbénou Guershon Liebman quitta ce monde le 29 Adar Alef 5757, correspondant au 8 mars 1997, à l'âge de 92 ans. Sa femme décéda en janvier 2004. Ils n'eurent pas d'enfants biologiques - mais des milliers d'enfants spirituels.
L'héritage immortel
Rabbénou Guershon Liebman incarne la victoire de l'esprit sur la matière, de la foi sur le désespoir, de la Torah sur la destruction. Il vécut selon l'enseignement du Saba : "Az m'ken nit ariber, muz men ariber" - "Quand on ne peut pas passer au-dessus, on doit passer au-dessus."
Des camps de la mort, il passa au-dessus. De l'impossibilité de reconstruire Novardok, il passa au-dessus. Son Bita’hon ne faiblit jamais. Son engagement Lichma resta intact. Son travail sur les Middot ne connut jamais de relâche.
Aujourd'hui, le réseau "Or Yossef" continue en France, perpétuant sa vision. Des milliers de familles juives françaises doivent leur identité juive à son travail. L'esprit de Novardok qu'il incarna si parfaitement continue de briller.