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Blog : Torah-Box

Rabbi Sacks sur Emor : La création, la révélation et la rédemption

La Paracha d’Emor propose une conception unique du Chabbath. Elle le qualifie de Mo’ed et de Mikra Kodech, alors que, de manière générale, le Chabbath n’est ni l’un ni l’autre. Mo’ed signifie un temps fixe à une date précise du calendrier. Mikra Kodech peut signifier une convocation sainte, occasion pendant laquelle la nation tout entière se rassemblait au Sanctuaire (ou au Beth Hamikdach), ou bien un jour rendu saint par proclamation, lorsque le Sanhédrin le déclarait. Le Chabbath ne correspond à aucun de ces éléments. Il n’est pas associé à une date précise du calendrier. Il n’est pas non plus un événement au cours duquel toute la nation se réunissait. Il n’est pas non plus un jour proclamé saint par le tribunal rabbinique. Le Chabbath a été proclamé saint par D.ieu Lui-même à la création du monde.

Pour comprendre ce phénomène, il faut se référer aux chapitres de la Torah qui contiennent les premières occurrences du terme Kédoucha : la sainteté (Lévitique 18-27). L’idée forte que l’on retient de ces chapitres, c’est que la sainteté est une qualité généralement réservée à D.ieu, mais à laquelle l’homme peut aspirer lorsqu’il agit à Son image. Les fêtes sont au Chabbath ce que le Sanctuaire est à l’univers. Tous deux sont des zones de sainteté créées par l’homme, et fondées sur le modèle de la création Divine et du concept de sanctification tels qu’ils apparaissent au tout début de la Genèse. En invitant l’homme à fonder un sanctuaire et à déterminer le calendrier mensuel et annuel, D.ieu nous donne accès à la sainteté, qualité que nous ne recevons pas de manière uniquement passive, mais qu’il nous faut plutôt acquérir de manière active en tant que co-créateur de la création avec D.ieu.

Les termes Mikra Kodéch (convocation sainte) et Mo’ed (temps fixe du calendrier), tels qu’ils sont décrits dans le Lévitique, possèdent un tout autre sens, que l’on ne retrouve nulle part ailleurs, car ils dépendent du contexte où ils sont employés au début du livre [du Lévitique] : « L'Éternel appela Moïse, et lui parla, de la Tente du rendez-vous (Ohel Mo’ed), en ces termes… » (Lévitique 1, 1). Concentrons-nous sur le terme Mikra qui signifie ici « appeler » et le terme Mo’ed qui signifie « rendez-vous ». Lorsque la Torah emploie ces termes uniquement dans ces chapitres, en faisant référence aussi bien au Chabbath qu’aux fêtes, elle insiste sur la rencontre entre D.ieu et l’humanité dans un contexte temporel. Que ce soit D.ieu qui nous appelle ou nous qui L'appelons, que ce soit D.ieu qui initie la rencontre ou nous, ces rendez-vous sacrés deviennent des rendez-vous entre bien-aimés, un point culminant lors duquel les bien-aimés, c’est-à-dire le Créateur et Sa création, “prennent de temps” l’un pour l’autre, et apprennent à se connaître dans cette forme si spéciale de connaissance que l’on appelle l’amour. Si tel est le cas, qu’est-ce que la Paracha de Emor nous apprend à propos du Chabbath qui ne nous est révélé nulle part ailleurs ? La réponse devient évidente lorsque l’on examine deux autres passages, les deux versions du Décaloque, les Dix Commandements, tels qu’ils sont décrits dans l’Éxode et dans le Deutéronome. Il est bien répandu que la formulation des deux versions est différente. Le récit de l’Éxode commence par le mot Zakhor, “Souviens-toi”. Le récit du Deutéronome commence par Chamor, qui signifie “garder” ou “protéger”. Mais ils sont diamétralement opposés en ce qui concerne la nature et le sens de ce jour. Voici le texte qui est cité dans l'Exode : « Souviens-toi du jour du Chabbath pour le sanctifier. Durant six jours tu travailleras et t'occuperas de toutes tes affaires, mais le septième jour est la trêve de l'Éternel ton D.ieu : tu n'y feras aucun travail (…). Car en six jours l'Éternel a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qu'ils renferment et Il s'est reposé le septième jour ; c'est pourquoi l'Eternel a béni le jour du Chabbath et l'a sanctifié.” (Exode 20, 7–9)

            Selon ce texte, le Chabbath est un “rappel” de la création. Le Deutéronome rapporte une version très différente :

“Durant six jours tu travailleras et t'occuperas de toutes tes affaires ; mais le septième jour est la trêve de l'Éternel, ton D.ieu : tu n'y feras aucun travail, toi, ton fils ni ta fille, ton esclave mâle ou femelle, ton bœuf, ton âne, ni tes autres bêtes, non plus que l'étranger qui est dans tes murs ; car ton serviteur et ta servante doivent se reposer comme toi. Et tu te souviendras que tu fus esclave au pays d'Egypte, et que l'Éternel, ton D.ieu, t'en a fait sortir d'une main puissante et d'un bras étendu ; c'est pourquoi l'Éternel, ton D.ieu, t'a prescrit d'observer le jour du Chabbath.” (Deutéronome 5, 11–14)

Il n’y a aucune allusion à la création dans ce passage. La Torah relate plutôt un événement historique, celui de l’Exode. Nous observons le Chabbath non pas parce que D.ieu s’est reposé le septième jour, mais parce qu’Il a fait sortir nos ancêtres d’Égypte, de l’esclavage à la liberté. Ainsi, le Chabbath est un jour de liberté tant pour les serviteurs que pour les animaux domestiques. Un jour sur sept, nul n’est esclave.

Bien évidemment, ces deux versions reflètent la vérité. Aussi, ces deux descriptions sont incluses dans le texte du Kiddouch que l’on récite le vendredi soir. On qualifie le Chabbath de “rappel de la création” (Zikarone Léma’assé Béréchit) ainsi que de “rappel de l’Éxode” (Zékher Léyétsiat Mitsraïm). Cependant, si l’on replace la version du Lévitique dans le contexte du second texte, un concept plus profond apparaît.

En prêtant attention, on peut distinguer trois rôles dominants dans la Torah : la royauté, la prêtrise et la prophétie. Ces derniers représentent des formes de leadership fondamentales et constituent des savoirs différents.

Les prêtres, les prophètes et l’élite gouvernante (les sages, les anciens, les rois et leurs cours) ont leur propre manière de penser et de s’exprimer. Les rois et leurs cours utilisent le langage de la ‘Hokhma, la sagesse. Les prêtres enseignent la Torah, la parole éternelle de D.ieu. Les prophètes ont des visions. Ils ne détiennent pas la parole Divine de manière permanente, mais plutôt pour un moment de l’histoire en particulier. La prophétie est dans l’histoire comme une interaction entre D.ieu et l’humanité.

Est-ce une coïncidence qu’il y ait trois approches distinctes, alors qu’il y aurait pu en avoir quatre, deux ou une ? La réponse est non. Il y a trois voies précisément parce que, selon la tradition juive, D.ieu s’est manifesté par 3 canaux : la création, la révélation et la rédemption[1].

La sagesse est la capacité de percevoir D.ieu dans la création, à travers la complexité de l’univers et l’esprit humain. En des termes modernes, la ‘Hokhma est le point de rencontre entre la science et l’humain : tout ce qui nous permet de percevoir l’univers comme l’ouvrage de D.ieu, et l’homme, comme conçu à l’image de D.ieu. Il est écrit dans un verset des Psaumes : “Que Tes œuvres sont grandes, ô Seigneur ! Toutes, Tu les as faites avec sagesse ; la terre est remplie de Tes créations.” (Psaumes 104, 24)

La révélation, la Torah, les spécificités du Cohen sont autant de facultés d’appréhender D.ieu selon le moyen approprié. Cela se manifeste de nouveau dans le contexte juridique : “Et D.ieu dit”, “Et D.ieu parla”, “Et D.ieu ordonna”. La révélation repose, non pas sur la vue, mais sur l’écoute ; entendre et respecter, être engagé et donner en retour. La sagesse nous indique ce que sont les choses. La révélation nous indique comment vivre. La mission prophétique est toujours focalisée sur la rédemption, le chemin long et sinueux vers lequel doit se diriger une société fondée sur la justice, la compassion, l’amour, le pardon, la paix et la dignité. Le prophète sait d'où on vient et où on va, quelle étape nous avons franchie et quelles embûches se dressent sur notre chemin. La parole prophétique est toujours liée à l’histoire, au présent en relation avec le passé et le futur : l’histoire n’est pas perçue comme une simple succession d’événements, mais plutôt comme une possibilité d’appréhender ou d’analyser des concepts, tels que la société, la terre promise, ou l’ère messianique.

La création, la révélation et la rédemption incarnent les trois piliers relationnels autour desquels le judaïsme et la vie sont construits. La création symbolise l’interaction entre D.ieu et le monde. La révélation représente celle entre D.ieu et nous. Lorsque l’on superpose la révélation à la création, le résultat est la rédemption : le monde dans lequel la volonté Divine et la nôtre se rencontrent.

Nous pouvons à présent saisir la raison pour laquelle la Torah évoque trois différentes approches du Chabbath. La première, décrite dans les dix commandements : “Car en six jours l'Éternel a fait le ciel, la terre” représente le Chabbath de la création. La description de la deuxième approche : “Et tu te souviendras que tu fus esclave au pays d'Egypte” représente le Chabbath de la rédemption. La la version de la Parachat Emor, c’est la voix de la prêtrise qui est exprimée. Elle incarne le Chabbath de la révélation. Dans le cadre de la révélation, D.ieu s’adresse à l’humanité. C’est pourquoi, le livre médian de la Torah [le troisième livre] (qui incarne plus que tout autre livre le concept de Torat Cohanim, “la loi des prêtres”) commence par le mot Vayikra, “et il appela”. C’est aussi la raison pour laquelle le Chabbath est inclus uniquement à cet endroit du texte dans les jours de convocations saintes, avec un redoublement de la racine k-r-a, “appeler, proclamer, convoquer”. Chabbath est le jour où, dans l’immobilisme du repos et du silence de l’âme, on entend l’appel de D.ieu.

Ainsi, le mot Mo’ed, qui veut généralement dire “temps fixe”, veut ici dire “rencontre” ou “rendez-vous”. Yéhouda Halévi, un poète et philosophe qui vécut au onzième siècle, a affirmé que le Chabbath est comme une invitation personnelle de D.ieu à Sa table[2]. C’est le Chabbath de la révélation qui ne s’attarde ni sur la naissance de l’univers ni sur la rédemption imminente. Il célèbre le moment présent en tant que moment privilégié avec Hachem. Il représente “le pouvoir de l’instant”.

En plus d’être ancrée dans la Torah, cette structure est également incorporée dans le rituel de prières du Chabbath. Le Chabbath est le seul jour de l’année durant lequel les prières du soir, du matin et de l’après-midi diffèrent les unes des autres. Dans la ‘Amida du vendredi soir, nous faisons allusion au Chabbath de la création : “Tu as sanctifié le septième jour en Ton nom et comme le point culminant de la création du ciel et de la terre”. Le Chabbath matin, nous parlons du moment ultime de la révélation : “Moché se réjouit de sa part… Il descendit avec deux tables de pierre sur lesquelles était inscrit le commandement d’observer le Chabbath”. Le Chabbath après-midi, nous sommes impatients de témoigner de la rédemption ultime, lorsque toute l’humanité reconnaîtra l’unité Divine : “Tu es Un, Ton Nom est Un, et nul n’est comme Ton peuple Israël, une nation unique sur terre”[3].

La création, la révélation et la rédemption incarnent le trio fondamental de la tradition juive. Ces concepts sont également la pierre angulaire de la prière juive. Nous n’avons pas d'illustration plus claire de ce concept que la manière dont la Torah conçoit le Chabbath : un jour avec trois facettes, auxquelles on goûte le matin, l’après-midi et le soir. Ce qui est fragmenté dans la culture laïque entre la science, la religion et la politique se retrouve ici uni et en parfaite harmonie ; D.ieu, Créateur de l’Univers, dont la présence remplit nos foyers de lumière, et qui un jour nous mènera vers un monde de liberté, de justice et de paix.

Chabbath Chalom !

Traduit par Liora Chartouni dans le cadre d'un partenariat entre Torah-Box et le Rav Sacks

 

[1] Rabbi Chimon ben Tséma’h Duran (1366–1441) stipule que tous les principes de foi de Maïmonide peuvent être réduits aux trois approches énoncées. Voir Ména’hem Kellner, Dogma in Medieval Jewish Thought (Oxford : Littman Library Of Jewish Civilization ; New Ed edition, July 22, 2004). Dans l’ère courante, cette idée est attribuée à Franz Rosenzweig.

[2] Judah Halevi, Le Kuzari, II, 50.

[3] La phrase “Goy E’had Baarets”, qui apparaît trois fois dans le Tanakh, possède deux sens : “une nation unique sur terre” (Samuel II 7, 23, Chroniques I 17, 21) et “une nation réunifiée” après ses divisions internes (Ezéchiel 37, 22). Elle détient deux significations dans ce contexte.

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Dernière mise à jour, il y a 44 minutes