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Culture Israël

Philip Roth ne lâche rien

Depuis
des années, Philip Roth divise son oeuvre en catégories. Il y a les livres avec
le personnage de Zuckerman et les livres avec le personnage de Kepesh et même les
livres qui mettent en scène Roth, catégorie où l'on classe les mémoires et certaines
?uvres de fiction, et il y a aussi la catégorie fourre-tout «des autres livres»,
où on trouve certains de ses meilleurs ouvrages, comme Le théâtre de Sabbath. C'est une façon simple de comprendre une
carrière qui s'étend maintenant sur presque un demi-siècle.

Avec ce nouveau
volume, Roth a ajouté une autre catégorie, celle des romans courts intitulée «Les
Némésis». Dès le premier livre, intitulé Un Homme, on
voit que ces quatre ?uvres sont hantées par les questions sur la mort et le
jugement.  Elles n'ont pas été
appréciées par tout le monde. Malgré le sérieux de leur thème, elles peuvent
sembler un peu minces et quelquefois régressives, parce qu'elles établissent un
lien entre la mort et l'obsession pour les détails sexuels ? Roth tel qu'en
lui-même, pour le meilleur et pour le pire, avec une obsession comme toujours
irrépressible.  La sobriété
nouvelle qui accompagne le dernier volume, Némésis,
montre que l'?uvre est différente des trois qui l'ont précédée. Mais, en
donnant son nom à l'ensemble, ce livre étrangement pudique et contenu fournit à
ce quatuor tardif une cohérence rétrospective. 

La polio, voilà l'ennemi

Némésis n'est
pas une déesse comparable à Athéna ou Artémis, c'est-à-dire qu'elle n'est pas
ce qu'on appellerait une personne, un personnage avec des vanités et
défauts.  Elle est plutôt une
personnification, un principe: le jugement, la punition, l'ennemi obstiné dont on
ne peut se défaire.  Il y a peu de
mythes dans lesquels elle figure comme personnage principal ? elle joue plutôt
un rôle dans les histoires des autres. 
C'est contre elle qu'ils se battent, même s'ils l'appellent par un autre
nom. Pour le personnage principal
du nouveau livre, qui porte le sobriquet improbable de «Bucky» Cantor, cette
force s'appelle la polio. Au moins, c'est ce qu'on pense au début.

Newark,
New Jersey, l'été 1944. Les ?uvres tardives de Roth suggèrent que ce qui est bon
en Amérique réside dans ce lieu et à cette époque, et bien que nous sachions de
ses livres antérieurs que l'inverse est aussi vrai ?qu'on peut détester là où
l'on a grandi'  la vision qu'il a
de Newark semble s'être bonifiée. Lors de la dernière année de la Deuxième
Guerre mondiale, Bucky Cantor travaille comme enseignant en éducation physique
à la Chancellor Avenue School, où Roth fut lui-même étudiant jadis. Champion de
plongée et d'athlétisme dont les grosses lunettes l'ont empêché de faire
l'Armée, Bucky est quelqu'un qui croit par dessus tout au devoir et au fair-play.
Il sait depuis l'âge de 10 ans que la virilité se trouve dans la capacité à faire
son devoir ? depuis le moment où, dans l'arrière salle de l'épicerie de son
grand-père, il s'est trouvé face-à-face avec un gros rat gris.  «Son réflexe fut ? de courir», mais le
vieux était devant avec un client, et donc le garçon prit la pelle à charbon et
cogna la vermine sur le crâne. 

Les
meilleurs amis de Bucky ont été parachutés sur les plages de Normandie, et il
n'a de cesse de vouloir, comme eux, se mettre en danger. Mais le front domestique
lui fournit l'occasion d'une lutte beaucoup plus ambiguë.  

«Le premier cas de polio de l'été est survenu
au début du mois de juin, juste après Memorial Day, dans un quartier italien
pauvre de l'autre côté de la ville où on habitait.»

Cette phrase calmement
factuelle n'est pas formulée par Bucky; au début, elle semble être celle de la
voix chorale de la ville elle-même, bien que Roth la particularisera habilement
plus tard.

Quand la peur se transforme en hystérie

Pour Bucky, le combat commence le jour où deux voitures pleines
d'adolescents italo-américains se garent à côté du terrain de l'école, déclarant
qu'ils sont venus pour répandre la maladie:

«Nous l'avons et vous ne l'avez
pas, donc nous avons pensé venir vous rendre visite' Nous ne voulons pas vous
exclure.»

Cantor les a fixés d'un regard, et aux yeux des garçons dont
il avait la charge, personne n'avait jamais paru si courageux. Mais avant
que les Italiens ne s'en aillent, ils crachent partout sur le trottoir. Bucky aura
beau lavé le sol avec de l'ammoniac, il n'empêchera pas qu'un des garçons tombe
malade presque aussitôt et meurt.  

Le jour
de l'enterrement, il fait tellement chaud que Bucky ne peut s'empêcher de
penser que l'enfant est en train de «rôtir comme un morceau de viande dans sa
boîte»; et sa candeur vis-à-vis du monde extérieur évite à la référence aux autres
morts de 1944 de devenir trop pompeuse. Dans ce roman historique, Roth parvient
aussi à parler du monde de l'après 11-Septembre. Un deuxième garçon meurt, et
la peur se transforme en hystérie, une crainte des nouvelles du jour,  un sentiment d'impuissance dans un temps
où tout semble être hors de contrôle.

Les
précautions individuelles semblent futiles, ce qui n'empêche pas les citoyens
de Newark de vouloir que quelqu'un fasse quelque chose, n'importe quelle chose
?tout' pour les protéger.  Au
moins fermer les aires de jeu pour empêcher les enfants de se contaminer et leur
ôter la tentation de partager un Coca. Les parents du deuxième garçon mort
accablent Bucky de reproches ?s'il n'avait pas organisé un match, rien ne se
serait passé. D'autres le rassurent, mais s'il n'est pas responsable, quelqu'un
d'autre devrait l'être, et à ce stade, le jeune monsieur Cantor commence à se
questionner sur Dieu et sur la vieille notion de souffrance. 

La dialectique entre la responsabilité et le désir

Il n'est
guère surprenant que ces problèmes soient traités plus du point de vue de la
psychologie de Bucky que du point de vue théologique. Roth ne cherche pas à refaire
le personnage de Job, et il se sert plutôt de la question pour nous ramener à
une de ses plus vieilles préoccupations. Il met la tentation sur le chemin de
Bucky, sous la forme de Marcia Steinberg, également enseignante, qui va passer
l'été comme monitrice dans une colonie de vacances dans les Poconos, et qui
trouve un job pour Bucky ?un job dans l'air frais de la montagne, où la polio
semble inconnue, et où il peut la retrouver à la nuit tombée.

Au début,
Bucky refuse; un homme responsable resterait à Newark. Mais finalement il ne
peut résister aux charmes de Marcia dans un monde où Dieu lui-même semble être parti
en vacances.  Les conséquences sont
prévisibles ?c'est ça le problème avec Némésis, les spectateurs savent
toujours ce qui va se passer. Mais pouvons-nous vraiment le savoir'

Ce qui
marque le livre du sceau rothien, c'est la dialectique entre la responsabilité
et le désir, entre ce qu'on doit faire et ce qu'on veut faire ?entre être un
bon garçon juif et croquer à pleines dents les plaisirs de ce monde. Nous savons tous vers quel côté le
jeune Roth penchait, mais l'écrivain plus mûr semble parfois un peu moins
prévisible. Bucky Cantor emprunte quelque chose au «Suédois» de la Pastorale américain ? un autre athlète,
avec la foi de l'athlète dans l'effort et la récompense ? et une partie du
génie de Roth dans ses dernières ?uvres s'incarne dans la peinture du sens de
l'honneur de certaines personnes et, en même temps, de l'inanité complète de
leurs valeurs. La probité, le sacrifice de soi, et le stoïcisme face à la
souffrance: dans le système de Roth, ces qualités sont peut-être admirables,
mais elles ne vous emmènent nulle part.

Les limites des valeurs bourgeoises

Au
début, tous les problèmes personnels de Bucky paraissent être la conséquence de
sa décision de s'en aller, comme si le livre plaidait en faveur d'une conduite
morale. Mais un homme différent aurait géré ces problèmes avec plus de grâce,
et ce qui accable Bucky finalement, c'est son sentiment rigide du devoir. Il
inflige à lui-même un plus grand danger que les désirs féroces d'un Mickey
Sabbath.

Comparé
à d'autres personnages de Roth, Bucky est un héros assez fade, et il lui manque,
comme dit Roth, le sens de l'humour. En lui infligeant cette faiblesse de caractère,
Roth supprime ce qui est sa grande force à lui, comme s'il essayait de sauter à
cloche-pied. Mais Bucky est aussi le contrepoids nécessaire à toutes les
pulsions représentées dans les plus grandes ?uvres de l'auteur.  Il est la route que Roth n'a pas
empruntée, et s'il n'y avait pas de gens comme lui pour servir de contre-point,
il n'y aurait pas de Portnoy ou de Zuckerman. Il faut saluer les valeurs
bourgeoises avant de pointer leurs limites, et en s'approchant des 80 ans, Roth
semble trouver un plus grand intérêt spéculatif à prendre cette route qu'auparavant.

Quand on
y réfléchit, il est logique qu'il ait gardé le défi d'explorer une contre-vie
faite de privation et de renoncement pour la fin.  

Michael Gorra

Traduit par Holly Pouquet

Membre Juif.org





Dernière mise à jour, il y a 21 minutes