La chute du mur de Berlin en 1989 n'était pas le fruit d'une révolution soigneusement planifiée, mais d'un moment d'hésitation. Interrogé sur la date d'entrée en vigueur des nouvelles réglementations de voyage, le responsable est-allemand Günter Schabowski répondit par erreur qu'elles étaient applicables « immédiatement ». Des foules se sont ruées vers la frontière, les gardes ont baissé leurs gardes et le régime s'est effondré.
Cet épisode illustre une leçon historique plus générale : les systèmes autoritaires s'effondrent souvent non pas lorsque l'opposition atteint son apogée, mais lorsque ceux chargés de défendre le système perdent la volonté d'agir. L'historien israélien Uriya Shavit a observé que les régimes s'effondrent lorsque leurs partisans et leurs gardiens concluent que le coût de l'application de l'obéissance dépasse celui de la désobéissance.
Cette leçon trouve un écho particulier alors que l'Iran fait face à la vague de protestations la plus importante et la plus durable depuis des années.
Ces troubles ont révélé un malaise croissant, non seulement parmi les critiques de la République islamique, mais aussi au sein des milieux conservateurs et radicaux qui constituent traditionnellement l'épine dorsale du régime. Au cours de l'année écoulée, des voix au sein du camp radical iranien ont ouvertement critiqué ce qu'elles perçoivent comme la faiblesse des institutions étatiques face aux défis nationaux et régionaux.
Depuis fin 2024, ces critiques se sont concentrées sur l'application plus souple du code vestimentaire islamique par Téhéran, les revers subis par l'Iran en Syrie après la chute du régime de Bachar el-Assad et sa décision de ne pas riposter militairement à la frappe israélienne du 26 octobre 2024. En décembre, après que le Conseil suprême de sécurité nationale iranien a gelé l'application d'une loi imposant de lourdes sanctions aux femmes ne respectant pas le port du hijab, le commentateur conservateur Fouad Izadi a averti que le régime risquait de perdre la loyauté de la jeunesse religieuse s'il ne parvenait pas à préserver son identité islamique.
Cette loyauté est essentielle à la survie du régime. La volonté des jeunes sympathisants, motivés par l'idéologie, de servir et de combattre est le fondement de l'efficacité des forces de sécurité iraniennes. Si l'identification au système s'affaiblit, la motivation à le défendre pourrait s'éroder, comme ce fut le cas en Syrie lorsque des éléments de l'armée ont cessé de combattre pour Assad.
Si de tels doutes ne menaçaient pas le régime en période de relative stabilité, ils prennent une importance accrue en temps de crise. Après la chute d'Assad en décembre 2024, Shahin Tahmasebi, critique du régime, a averti que le scepticisme envers le Guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei, et les Gardiens de la révolution pourrait se propager, même parmi les plus fidèles. Il a soutenu qu'un autre choc majeur – comme une frappe iranienne manquée contre Israël ou une nouvelle attaque israélienne contre l'Iran – pourrait ébranler l'image de force du pouvoir et la perception de l'invincibilité des Gardiens.
La vague de protestations qui secoue l'Iran depuis deux semaines a remis sur le devant de la scène le rapport de force entre le régime et ses opposants. L'Iran est confronté à de profondes pressions structurelles, notamment des difficultés économiques persistantes, des mutations sociales et des troubles récurrents depuis fin 2017. Pourtant, le système a perduré grâce à trois piliers : un pouvoir de coercition efficace, la loyauté de l'appareil sécuritaire dirigé par les Gardiens de la révolution et la cohésion au sein de l'élite dirigeante malgré les dissensions internes.
Les récents événements mettent ces fondements à l'épreuve.
L’évolution politique en Iran dépend non seulement du nombre de manifestants ou de la persistance des manifestations, mais aussi de la détermination du régime à recourir à la force. Téhéran est aujourd’hui confronté à un dilemme particulièrement aigu. Une option consiste à apaiser la colère populaire par des concessions économiques et une certaine flexibilité politique, ce qui pourrait faire naître l’espoir d’un allègement des sanctions. Cependant, les dirigeants se montrent peu enclins au compromis, et leur capacité à générer des retombées économiques significatives est limitée par un déficit budgétaire important.
L’alternative est un retour à une répression à grande échelle, même au prix de lourdes pertes humaines. Cette voie risquerait d’aggraver les divisions internes et d’accroître la probabilité d’une intervention américaine, suite aux avertissements répétés du président Donald Trump selon lesquels Washington ne tolérerait pas un bain de sang.
Pour l’heure, l’attention se porte sur la question de savoir si les fissures apparues au cours de l’année écoulée au sein du noyau dur du régime vont s’accentuer, érodant la détermination d’une partie des forces de sécurité et amplifiant les doutes au sein de l’establishment conservateur, notamment compte tenu de l’âge avancé et de la fragilité manifeste de Khamenei.
Si cela se produit, l'équilibre pourrait basculer – pas nécessairement vers un effondrement immédiat du régime, mais vers un tournant politique dont les contours et les conséquences pour l'Iran et pour la région restent incertains.